Démarche

Dans le processus de projetation se combine un nombre considérable de paramètres. Le plus important parmi ceux-ci, celui qui constitue la colonne vertébrale de toute démarche conceptuelle, la trame, la structure de l’exercice architectural, est le plaisir.

Cette notion est passionnelle, mais elle est néanmoins primordiale ! Le plaisir de rassembler ce qui est épars, le plaisir d’interpréter, de retrouver, d’imaginer, de nommer, de transformer un endroit en un lieu structuré, lumineux et bâti.

Le travail de l’architecte est d’ordonner le presque chaos, de signifier l’espace encore neutre, d’intervenir sur le vide pour construire le plein entouré de nouveaux vides, mais en les structurant, les organisant.

Son investissement personnel est énorme. Il dépose dans son projet ses recherches spirituelles, ses convictions intellectuelles, ses passions plastiques, son amour des formes.

Pour lui, il ne s’agit pas simplement et uniquement de faire fonctionner une machine à l’aide de matière technique, mais bien plus de qualifier un volume à bâtir par ombre, lumière et couleur, de hiérarchiser les espaces entre servants – servis, actifs – passifs, majeurs – mineurs, d’harmoniser les volumes entre massifs, transparents, fermés, légers, équilibrés.

L’architecte projetant est un homme en quête continuelle. Il n’utilise pas le schéma car celui-ci ne saurait exister. Chaque projet contient ses propres valeurs, ses caractéristiques uniques, son histoire, sa vie.

Le projet à un commencement mais quasiment pas de fin en soi. Il est interrompu lorsqu’il a atteint sa cohérence et sa vertu. Le projet n’est pas comme un axiome, comme une vérité évidente, comme un lapin qui sort du haut-de-forme d’un magicien. Le projet se développe, se travaille, se retravaille. Il se métamorphose de visions concentrées et excitées dans une boîte crânienne en traits multiples, rationnels mais encore abstraits, déposés, couchés sur des centaines de feuilles de papier. Le projet est le fruit de transformations, de transmutations. Le projet est une naissance ; bâti il aura sa vie.

Au début du processus, lors de la commande, l’architecte fixe les buts à atteindre, idéalement, pour réaliser l’œuvre. Ces buts s’affirmeront au fur et à mesure du développement de la démarche. Le client dit habitation, logement, hôpital, gare ; l’architecte répond comment l’habitation, le logement, l’hôpital ou la gare.

Les buts du client et de l’architecte ne sont pas identiques mais complémentaires. Le client s’attend à recevoir un outil confortable, d’utilisation fonctionnelle et pratique, économique, aisé d’entretien, solide, plaisant pour lui et subsidiairement pour ses voisins. Quant à lui, l’architecte doit concevoir un bâti signifiant, mettre en harmonie le lieu, la fonction, la structure et la forme. Ses sources, ses référents sont essentiellement en lui-même ; ses projections s’appuient sur un univers synthétisé, précis et limité dans le temps, une sorte de microcosme qui trouverait sa focalisation en un point déterminé du territoire.

Le long du cheminement sinueux mais exaltant de la projetation, l’architecte progresse, se déplace, sort de son axe, revient sur ses pas, remet, de façon récurrente, en question son exercice et, de facto, sa nature profonde (personnalité).

Le doute accompagne en permanence le processus de composition architecturale. Il est le garant de la sensibilisation du compositeur face à la question et, finalement, est définitivement le garant de la qualité et de l’optimalisation du produit à formuler.

Une étroite intimité se manifeste spontanément, comme une immanence, entre l’architecte et son projet. Cette relation est une constante insécable et ne doit accepter toute velléité d’altération. La remise en question du parti architectural, du langage du projet, de sa formulation doit émaner de l’architecte ; cette prérogative est la manifestation de son éthique aussi bien que sa déontologie. L’interventionnisme extérieur flatte sans doute l’égo de celui qui en est l’acteur mais, il faut le dire, toujours au détriment de l’ouvrage.

L’architecture n’est pas l’art de bâtir seulement. Cette vision triviale et réductrice de cette science devrait disparaître à jamais et laisser éclore le concept de ‘’rapport harmonique entre l’homme inscrit dans l’espace appréhendé et son environnement’’.

Gilbert Favre, 1987